De retour à Kathmandu presque 10 ans après mon premier passage, nous avons décidé de laisser un peu les vélos dans la capitale népalaise et de prendre un bus pour Pokhara, au pied des Annapurna. Apres le choc des attentats à Paris (et ailleurs) j’avais besoin d’aller me retrouver dans les montagnes. Ma chérie, elle, a profité de l’occasion pour se reposer et se faire des tas d’amis dans la petite cité lacustre.

Journal de mon escapade

Vendredi 20 novembre ; Besisahar (760m)- Bahundanda (1310m)

Ce matin, dans le bus pour la ville de départ du circuit des Annapurna, je me disais « Voila, je commence ma prière ». Prière pour me « réapproprier ce voyage », comme l’a dit Nadhia hier, parce que je vais me retrouver à nouveau un peu seul, dans la nature, et la regarder, la sentir, la toucher, retrouver ainsi l’amour profond et la passion qui m’animent et me font avancer, au sens propre comme au figuré. Prière aussi pour la France et pour les parents et amis des victimes, prière enfin pour le monde, pour que les hommes redeviennent sages.
Je pense à Pierre Rabhi et à son « retour à la terre » une fois de plus. Oui, il faut réapprendre à regarder la nature, les oiseaux, les insectes, les plantes, les fleurs. Les fleurs! une fenetre directement ouverte sur le paradis ai-je déjà dit, pour peu que l’on prenne le temps de voir. Il faut observer aussi le cycle de la vie, celui du papillon ou du grain de riz. Il faut surtout emmener les enfants regarder tout ca, pour qu’ils comprennent d’ou ils viennent, pour qu’ils voient la Beauté, la vraie, celle de la vie. Celle que les anciens chez nous connaissaient intimement, et que les villageois népalais vivent encore au quotidien. Ce qui leur permet sans doute de garder le sourire malgré les tremblements de terre, malgré la crise actuelle avec l’Inde et l’embargo sur le carburant et le gaz, et qui leur apporte cette force, cette sérénité et cette résilience. Car toujours ils se relèvent, parce qu’ils savent que la Vie est plus forte que tout, parce qu’ils la cotoient encore chaque jour, en voyant naitre le veau ou le chevreau, en retournant la terre et en semant, sarclant, récoltant, saison apres saison, les légumes, le riz, les fleurs.
Laissons jouer les enfants dans la terre, la tenir dans leurs mains, reconnaitre son odeur, sa texture, son grain.
Ce retour à la terre, au sens agricole mais aussi dans le sens de retrouver les joies vraies et belles de la nature, c’est ce qu’il faut redonner à nos civilisations, c’est ce qui peut mettre fin à la connerie monumentale qui est en train de naitre, dans la société occidentale d’une part, de par son coté déshumanisant, et dans certaines sociétés traditionnelles d’autre part, qui se sentent étouffées, non reconnues et qui, à juste titre sans doute, ont peur de disparaitre.

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Samedi 21 nov. Dharapani (1860m)

A tous les paumés du monde moderne: Allez retrouver qui vous êtes dans les montagnes.

Avec les tremblements de terre d’avril et la crise actuelle avec l’Inde, le tourisme a tellement chuté au Nepal que les guest-houses sont vides! C’est triste pour l’économie du pays mais quel pied pour le randonneur! Je n’ai croisé quasiment personne sur les chemins si ce ne sont des villageois, et je suis seul ce soir dans cette auberge. Sans compter qu’avec la piste qui fait presque le tour du massif maintenant, certains « font les Annapurna » en jeep!

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Dimanche 22 nov. Dhikur Pokhari (3060m)

Aux haineux de la terre entière: Allez dans les montagnes consumer votre haine dans l’effort, elle vous sera rendue en énergie positive.

Les choses sérieuses ont commencé, avec un dénivelé de plus de 1000 mètres avalé aujourd’hui, et les 3000 mètres atteints. Les cultures de riz et de millet ont laissé la place aux forêts de conifères.
Moi qui trouve parfois que les saisons me manquent, je vis un vrai automne dans les Annapurna. Le froid le soir d’abord, puis les feuillus qui ont revêti leur belle couleur fauve. J’ai même eu droit à quelques jolies pluies de feuilles mortes. Je suis dorénavant au pied des montagnes encapuchonnées de neige. Ces géantes de roc se dressent parfois verticalement devant nous, filant droit vers le ciel. C’est tout simplement grandiose.
C’est une des meilleures décisions ces derniers temps que d’avoir opté pour ce trek plutot que la boucle à vélo initialement prévue.

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Lundi 23 nov. Manang (3540m)

A tous les illuminés de la planète: Allez vous noyer dans l’immensité des montagnes, vous cotoirez Dieu sans avoir besoin de vous faire exploser.

J’ai demarré ce matin sur un sol givré. Belle promenade d’abord au milieu des pins et des aubépines. Puis, vers Pisang, on arrive dans le vif du sujet: sur la gauche, là, tout près, les sommets à 7000. Avec juste la vallée entre nous. Nous marchons sur le versant sud, l’adret, exposés au soleil et en short et t-shirt dès 10h, alors que nous admirons le versant nord de ces colosses. Aussi, tout en nous faisant dorer au soleil, sommes nous plus haut que les premières neiges en face. On peut même voir de petits glaciers dans les replis déjà.
Chaque jour et chaque heure presque offrent des décors toujours plus somptueux.

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Mardi 24 nov. Thorung Phedi (4450m)

A tous ceux qui ont abandonné la partie: Le dépassement de soi donne une raison d’aller toujours vers le haut, et donc de ne jamais s’abandonner à la faiblesse.

J’ai une caisse énorme aujourd’hui. Je pensais faire une journée de récup et d’acclimatation à Manang mais j’ai finalement décollé à 7h30 comme tous les matins. Je croyais m’arrêter à Leddar (4200) pour ne pas accumuler trop de dénivelé et éviter le mal des montagnes, mais mon corps m’a dit « Pas de souci, tu peux y aller! »
Un cheval degringolé du chemin dans le cours d’eau glacé 30 mètres plus bas attire des vautours d’une envergure impressionnante.
Nous somme arrivés dans le minéral, même si subsissent encore quelques buissons ras et une sorte de toundra grillée. Quelle bonne surprise en revanche quant aux températures! La vallée est en effet baignée de soleil dès le petit matin et ce, jusqu’à 16h au moins grace à son orientation. Il fait donc moins froid le soir et la nuit qu’à de altitudes moins importantes. Du bonheur! La haute montagne dans ces conditions, j’en redemande!

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Mercredi 25 nov. Lupra (2900m)

La marche est une formidable machine à laver: elle purifie le corps et nettoie la tête des idées noires, laissant ainsi la place pour des idées nouvelles, inspirées souvent de « la vraie nature des choses ».

Et voilà, le col du Thorung-La, point culminant du circuit à 5450 mètres, est passé à peu près comme une lettre à la poste. J’ai eu un peu peur la nuit quand un petit mal de tête a commencé à poindre, mais j’ai vite pris un gramme de paracétamol et j’ai bien bu toute la nuit. Ce matin, ca attaquait direct. Sorti du lodge, c’était droit dans le pentu jusqu’au camp de base (4900) puis après, un peu plus doux. Passages de neige gelée et rocaille, on était cette fois dans le dur, le vrai, le haut 😉
Un thé chaud tout en haut, histoire aussi faire vivre le petit gars qui a pris la peine de monter tout son barda là-haut et qui y squatte 3 mois de l’année dans une cahute en pierres. Au moins ne vend-il pas du coca! Et c’est reparti pour la descente de l’autre coté.
Passage à Mulkinath: village lové au milieu d’une vaste vallée cernée de géants pelés et ocres, piquetés parfois de buissons ras : c’est la porte du Haut Mustang.
Plus loin, retour des cultures et des potagers: pommiers abandonnant leurs feuilles, saules jaunes comme des soleils, choux et choux fleurs, on est bien en automne!

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Jeudi 26 nov. Lete (2480m)

Et qu’est-ce que la vraie nature des choses? C’est ce qui apparait quand on se débarasse petit à petit de tous ses filtres. Et quand le cerveau arrête de générer des pensées qui interfèrent avec la réalité. La marche devient alors méditation. Si on pousse un peu plus loin – je devrais dire, si on se laisse aller encore plus loin -, on arrive à nos blocages profonds, les « noeuds ». Ce sont ces noeuds qui sont à l’origine de nos filtres. Toutes ces petites choses qui nous ont blessés un jour et que nous cherchons inconsciemment à éviter à tout prix, interprétant alors chacun la réalité (placant des filtres), pour que la vie, les événements, les gens, nous soient le moins blessants possible.
En cela, la marche agit comme une excellente psychothérapie. Elle est gratuite, saine et efficace. Elle nous libère des peurs.

J’ai retrouvé une nature qui m’est familière; je randonne sur des tapis de feuilles mortes et d’aiguilles de pins. Bien qu’à 2500 mètres encore, j’ai l’impression d’etre de retour sur le plancher des vaches car je vais pour ainsi dire à plat. Si bien que, mon sac délesté d’une bonne partie des provisions emportées pour les casse-croute de midi, je me prends à trottiner.

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Vendredi 27 nov. Shikka (1935m)

Pas de phrase du jour. J’éprouve pour la première fois une petite pointe d’impatience à l’idée de retrouver ma chérie bientot. C’est normal, c’est la dernière partie de cette excursion.
Les villages aux maisons de pierres sont toujours aussi charmants avec, en remontant les milliers de marches vers Ghorepani, de jolies guirlandes de fleurs et de fougère suspendues au dessus des sentiers. Quel bonheur une fois de plus de voir tous ces jardins fournissant de quoi vivre en autarcie ou presque dans ces hauteurs si difficilement accessibles. Et puis, on vit encore avec la nature. Ici, une mamie cueille quelques feuilles d’un arbre bien particulier. Là, on ramasse des branches pour le feu du diner peut-être. Tout a une utilité. Et je suis bien sur que l’on connait encore les propriétés et vertus de chaque arbre et chaque plante. Et on sait prélever avec parcimonie.
Sous les toits ou sur les balcons de bois sèchent aussi les épis de mais, les herbes, les piments, les rondelles de pommes sechées enfilées comme des perles sur une baguette de bois, ou les peaux de bêtes. Plus loin, trois femmes frappent avec des batons à tour de role les épis de millet pour en faire tomber les tout petits grains.
N’oublions jamais que nous venons de la nature, et que nous ne pouvons rien sans elle.

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Samedi 28 nov. Ghandruk (1940m)

Les escaliers de pierre dans la forêt! C’est une vieille forêt de rhododendrons aux troncs moussus et tarabiscotés.
Voilà, j’avais besoin de retrouver le monde, de me retrouver dans la nature, de me rassurer. Savoir que les arbres, les montagnes, les ruisseaux, les herbes, les pierres sont toujours là, de toutes leurs forces. Et ca, c’est pas prêt de bouger. Que les hommes s’entretuent, la nature demeurera.
Amen.

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Dimanche 29 nov. Phedi (1100m)
La journée commence par une descente de 2 Tours Eiffel et demie (1 TE = 300 metres d’escaliers), et une remontée d’une Tour Eiffel en face. Mais je file comme le vent, car je retrouve aujourd’hui mon autre Amour…