Ca grimpe toujours pour arriver dans un village Zafimaniry. Les locaux vont pieds nus pour la plupart ; gamins, femmes, jeunes ou vieilles, escaladent ainsi les rochers, pataugent dans les sentiers boueux, enjambent les ruisseaux ou les traversent sur un tronc jeté au travers. Les mollets des femmes sont incroyablement fuselés, peu importe leur âge. Aucun autre moyen d’y accéder de toute manière, pas même à vélo. Trop reculé, trop escarpé. Une sorte de cirque de Mafate, les hélicos en moins. Aucun accès direct au monde moderne. Dans les villages, on vit au naturel, sur la terre au dehors et dans le bois des maisons. Le soir, les toits de bambou fument, ce sont les foyers qui dégagent leur fumée, âcre et piquante pour les yeux de celui qui, comme moi, n’y est pas habitué et ne peut rester à l’intérieur à ce moment-là. D’une butte, d’un rocher, on observe alors, à travers les ouvertures dans les murs ou les portes ouvertes, les intérieurs qui virevoltent à la lueur des flammes à même le sol : un carré d’un mètre sur un sans plancher, où les braises reposent directement sur la terre. Le seuil de la porte restée ouverte est surmonté de deux bonnes planches de bois, évitant ainsi au vent de venir insidieusement souffler sur les flammes et embraser le tout. Dans cette fumée sèchent les épis de maïs suspendus au plafond, et les termites xylophages sont ainsi tenues à l’écart. Le soir, une natte en roseaux posée au sol servira de couchage aux habitués près des restes du foyer. Pour le randonneur de passage logé dans la pièce ou la maison d’à côté, il faudra une bonne couverture. Ainsi sont construites les habitations en pays Zafimaniry, sans un clou et joliment sculptées en plus, et si la tradition se perpétue, je me dis, c’est que cela fonctionne plutôt bien.
Sur la place du village, reconnaissable à son totem surmonté de cornes de zébus, et autour des maisons jouent dès l’aube des ribambelles de gamins crottés : on trace des marelles au sol, on lance sa toupie ou on la fouette suivant la technique adoptée par le village, on court, on crie. Pas de grasse matinée dans la montagne, de toute façon on est couché de bonne heure quand on passe sa journée à travailler dans la forêt ou dans la rizière. Puis il y a l’heure de l’école. On s’y rend avec un bouquet de feuilles qui servira à balayer la cour et les locaux. Mais d’où viennent tous ces gamins ? Je compte une trentaine de maisons dans le village et je vois plus de cent de petits bonhommes- garçons ou filles- dégringoler les sentiers, descendre ces grandes marches naturelles de pierre, se perdre au fond là-bas dans la végétation et remonter de l’autre côté en escaladant les gros rochers ronds pour arriver à l’unique bâtiment. Huit ou dix enfants par foyer m’apprend-t-on, c’est la norme.
Je pense aux images de villages gaulois ou même de campements humains plus anciens dans nos livres d’histoire illustrés. A-t-on mis dans nos représentations tous ces sourires, toute cette vie, toute cette énergie ? Je pense que oui. Nous savons tous, au fond, que la plupart de nos soucis contemporains, de société ou individuels, n’existeraient pas si on ne s’était pas autant éloigné de ce type d’existence. Si j’en crois les livres d’or des maisons d’hôtes, tous ceux qui sont passés par ces villages ont très fortement éprouvé cette force et cette paix. Pourtant, nous repartons tous plus ou moins vite vers nos vies dénaturées. Mais avec en nous une certitude au moins : nous avons de ces gens beaucoup à (ré)apprendre.