mars 2012


Ce soir, le soleil n’a pas pu plonger dans la mer, de lourds nuages bleu acier l’ont avalé avant qu’il n’atteigne l’horizon. Sur la plage, un vieil homme fixe sa lampe tempête au bout d’un bâton et attache le tout au fond de sa pirogue à balancier. Son matériel de pêche est simple: un fil avec un hameçon au bout. Taillé dans un tronc de manguier ou de jacquier, le galawa ne permet même pas au pêcheur de se glisser à l’intérieur. L’homme s’élance à l’eau et s’assoit genoux serrés sur une planchette de bois posé au travers de sa mince embarcation. Dans quelques instants ils ne seront plus qu’un point lumineux au fond, là-bas, que l’on confondra avec les étoiles les plus basses, celles qui de la voute céleste glissent doucement vers la mer invisible. S’il est chanceux, il reviendra avec un ou plusieurs beaux thons que les femmes lui achèteront à peine débarqué sur la plage.
Nadhia, elle, se fait tresser gratuitement par une jeune fille qu’elle a rencontrée il y a quelques minutes seulement. La prochaine fois, ce sera elle qui jouera la coiffeuse pour une autre personne qui le lui demandera. Ça se passe comme ça aux Comores. (Sauf que Nadhia ne sait pas tresser…) Je fais un foot sur la plage avec les gamins. Mais je ne dois plus avoir l’âge, je m’écrase lourdement sur les côtes. Fin du match pour moi.
Comme il se met à pleuvoir, ce soir nous dormirons dans un joli bungalow posé devant la petite crique de Sanbadjou. Les lézards viennent nous chiper quelques miettes jusque sur la table. Poisson au menu, comme tous les jours à Mohéli.
Le matin, la marée est basse et permet de marcher loin dans la mer avec de l’eau à peine jusqu’aux genoux. Deux jeunes hommes munis d’une baguette avancent en fouillant de leurs yeux experts les anfractuosités des roches et des coraux qui affleurent. Soudain, ils se mettent à courir en tentant de rabattre vers la grève l’objet de leur chasse : la proie affolée fuit devant eux à vive allure en zigzagant sous la surface. On dirait une petite torpille commandée à distance. Elle arrive à regagner le large. C’est un poulpe qui vient, pour cette fois, d’échapper à son sort.

Mon vélo a retrouvé ses sacoches, nous pédalons vers le sud de l’île dans des senteurs d’ylang-ylang. Embarquons ensuite avec les montures dans une barque de pêcheur. La petite Mohéli est déjà visible de Ngazidja -la Grande Comore-, en cette belle journée calme. 1h30 de traversée. A Fomboni, des petits camions chargés de sacs de girofle nous dépassent sous les immenses albizzias qui coiffent la rue centrale. Ils embaument l’air au passage. Nous grimpons sur le plateau du Djandro ; je me suis bien gardé jusque-là de dire à Nadhia que la petite route qui ceinture l’île tient de la montagne russe. Nous replongeons sur l’extrémité sud de Mohéli. Tout au bout du chemin se trouve le village d’Itsamia. Un sentier s’en échappe et s’enfile entre les baobabs. Il débouche tout au fond de la plage. Nous nous installons là pour quelques jours, au pied de la colline qui sépare ladite plage de celle où viennent pondre toute l’année les énormes tortues vertes marines. Bivouac et poissons grillés qu’on achète directement aux pêcheurs à leur retour de mer ; la pompe du village permet de s’approvisionner en eau et le puits de se débarbouiller.
La nuit venue, les géantes sortent de l’eau et remontent péniblement la plage jusqu’en bordure de végétation, laissant derrière elles une trace aussi large que celle d’une roue arrière du plus beau Massey Ferguson. La plage à cet endroit ressemble à un vrai champ de bataille. Dans un gros trou creusé pour l’occasion la tortue pond en soupirant quelque 150 œufs mous. Elle devra ensuite les recouvrir pour les protéger des mangoustes et autres chats sauvages qui attendent déjà, tapis dans la nuit.
Au petit matin, en entrant dans l’eau troublée par le ressac, je dérange 4 ou 5 jeunes requins pointe noire longs comme le bras. Dire qu’hier nous sommes allés avec masques et tubas faire le tour de l’îlot situé en face de la colline ! Nous y avons croisé quelques beaux perroquets turquoise et de grosses carangues bleues…