septembre 2010


C’était en fevrier 2006. On ne vous avait pas vraiment expliqué à ce moment la, mais ça veut dire « doucement doucement » en kiswahili, la langue nationale en Tanzanie. Et c’est le rythme non seulement du pays, mais de tout un continent. Et c’est pour ça qu’on l’aime, l’Afrique. Ou qu’on la déteste ; si on n’a pas jeté sa montre et fait fi de son raisonnement à l’occidental. Aussi, je suis encore à Dar es Salaam. Mon bateau était programmé pour vendredi, puis samedi, puis lundi, finalement il partira peut-être jeudi. C’est un petit cargo, il faut attendre qu’il soit chargé au max. Moi je m’en fous, je suis posé en ville, dans un quartier populaire ou grouille la vie. J’ai fait de la Pop Inn, sans aucun doute une des auberges les meilleures marché de Dar, ma base. De ma petite chambre presque borgne au rez de chaussé, je n’ai qu’un pas à faire pour être dans la rue et aller prendre un thé au gingembre ou un riz au curry au petit restau d’en face. Je tchache un peu avec les Africains qui sont posés là aussi, assis toute la journée ou presque sur des chaises en plastique. Ce sont presque tous des commerçants, venus vendre du minerais ou acheter une voiture venue d’Asie ou d’Europe qu’ils ramèneront au Congo ou au Rwanda. Balthazar Bonne Année (devinez quand il est né…) est un de ces Congolais francophones. Il attend des marchandises bloquées au port. Une nouvelle réglementation interdirait de faire sortir ce type de biens du pays. Après intervention de l’ambassade de la RDC, il s’avère que la loi vient d’être inventée par les agents du port. Balthazar attend que la situation se débloque. En Afrique on attend souvent, on apprend à attendre ; et l’on se rend compte que la vie déroule son fil de la même manière, que l’on découvre le sable blanc de Zanzibar ou que l’on reste assis dans une ruelle crasseuse et bruyante, que l’on roule des milliers de kilomètres ou que l’on ne fasse absolument rien de la journée. Mais alors, toute cette agitation frénétique, toutes ces courses effrénées, après les kilomètres, après les possessions, après la montre, l’argent, après la vie et la sécurité ne serviraient à rien, ne seraient que du vent ? Tiens, ça peut changer sa façon de voir le monde, ça. Bref, ce n’est pas pour ça que je pensais à Balthazar. Car justement, l’homme est bien en peine de devoir rester assis toute la journée sur sa chaise en plastique. Il n’y a rien ici pour « faire distraction », me dit-il.
– Tout dépend ce qu’on entend par distraction, je rétorque.
– Mais une télévision au moins, pour écouter les nouvelles. Nous, les Congolais, nous sommes des ambiançeurs, on aime quand ça bouge ! Et puis, l’Islam est trop important ici, on ne trouve même pas de bière. Au moins, avec un verre ou bien deux, comme ça, on peut bien dormir. »
Le soir, nous dégotons à Bonne Année un endroit ou l’on peut boire de la bière et regarder la télévision, assis dans la rue, sur les mêmes types de chaises en plastique. Balthazar est encore un peu grincheux. « La bière est comme de l’eau. Ce n’est pas comme celle de chez nous ! »
Moi, je respire et je bois le temps qui passe. Il a la saveur qu’on veut lui donner. Parfois ça me fatigue de lui en chercher une et je me demande qu’est ce que tout ce sable blanc et cette mer turquoise viennent foutre dans ma vie. Qu’est ce que j’en fais, hein ? Puis Brel, avec ses anaphores, me rappellent que la beauté est une construction mentale, beaucoup plus qu’une réalité concrète :
« Quand les fils de novembre nous reviennent en mai
Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet
Quand le vent est au rire quand le vent est au blé
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter. »
Alors je peux retourner m’assoir dans la rue, et regarder s’écouler la vie.

Je sais, ça fait mal, hein. Mais bon eh, vous, au moins, vous ne vous coltinez pas le mal de mer pour voir tout ça ! A bientôt des Comores inch allah.

PS: Les « Chroniques d’un Vosgien autour du monde » dans Causons-en reprennent avec le numéro de septembre.

Au portant j’ai remonté la cote jusqu’à Dar es Salaam.
C’est qu’en cette saison, dans le Canal,
le vent du sud gonfle les voiles des dhows
et pousse dans le dos des p’tits gars à vélo.
J’ai bien palmé, depuis la plage de Pemba,
où je comptais trouver un bateau pour Mada,
mais je me suis arrêté à la barrière de corail
pour admirer les oursins, les étoiles,
et nager parmi les poissons colorés :
un nouveau monde que mon vase a adoré !
J’ai du pousser ensuite sur les pistes ensablées,
à travers les villages sous les grands cocotiers.
Derrière d’énormes empruntes, j’ai joué à me faire peur,
en étudiant les bouses d’éléphants et leur fraicheur.
J’ai piétiné encore, sous des forêts d’anacardiers
pour traverser finalement la rivière Rovuma à gué.
De l’autre coté : cette bonne vieille Tanzanie !
En terre swahilie, retrouvailles avec un pays
qui fait, je le savais,
le bonheur du cyclovoyageur.
Dans chaque ville des guest-houses peu chères,
et entre chaque auberge, de quoi se satisfaire :
thé épicé et chapatis – de nos crèpes l’équivalent indo-africain –
dans chaque boui-boui ; ca, c’est pour le matin.
Noix de cocos, corossols, jaques et papailles,
tout au long de la route, le jour, je ripaille.
Le soir, après une chaude journée,
il n’y a qu’un pas à faire pour se désaltérer.
Au bar du coin, Serengeti, Kilimanjaro ou Safari :
des noms évocateurs pour les bières du pays.
Le lait des Massai est sinon un remède contre la gorge sèche
quand sur la piste on a bouffé la poussière, le gypse et le fech-fech.
Et puis j’ai trouvé aujourd’hui au port
un bateau qui part vendredi pour les Comores.
De là, je devrais pouvoir rejoindre Madagsacar.
Mais en attendant, j’irai voir Zanzibar ! (Pas ce qu’il y a de plus triste, comme hasard.)
Et si je veux prendre la mer
plutot que la voie des airs,
c’est pour ne pas rompre le fil
que je déroule, telle l’araignée,
derrière moi, pour que ces iles,
comme tous les endroits visités,
soient solidement rattachés
à mes Vosges, ma réalité.

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