Le temps passe, le besoin de reprendre la route se fait de plus en plus urgent. Encore quelques semaines, le temps de terminer ce livre. En attendant, voici le récit d’un passage qui avait été un peu zappé sur le blog : le désert de Gobi.
Souvenirs, souvenirs…

Lundi 22 mai 2005 : Saynshand (Mongolie) 91 km – 9 h 45
Ma nuit derrière une butte de sable a été tranquille. Deux véhicules – c’est à peu près autant que pendant toute une journée – sont passés sur la piste sans pouvoir me voir. Et les loups ne se sont pas montrés… J’ai maintenant vraiment du mal à croire à cette histoire. Comment pourraient-ils vivre dans un endroit aussi désertique et aride ? Toujours est-il qu’on m’a dit à plusieurs reprises qu’il y en avait, beaucoup même, et qu’on m’a demandé si j’étais armé pour m’en protéger. Ben, j’avais bien un Opinel, mais j’ai dû l’oublier dans le train entre Pékin et Ulan Bator ! Bref, comme j’aime me faire des films, hier j’ai ramassé ce que j’ai pu trouver sur la piste, soit un morceau de fer tout tordu et deux bouts de caoutchouc. Avec ça, je devais me confectionner une arme blanche. Comme je ne suis pas très doué et que je n’ai jamais été un grand fan de Mac Gyver, j’ai simplement redressé le morceau de ferraille et je l’ai posé à côté de mon matelas.

Le soleil est désormais très chaud dans la journée et le sable que j’ai rencontré hier soir sur les derniers kilomètres va être ma dure réalité tout le jour. Je voulais du désert, en voilà !
Je fais ma plus grosse journée en nombre d’heures, et par la même occasion ma plus faible moyenne horaire ! Je dois régulièrement descendre du vélo, planté dans le sable, pour le pousser, parfois presque le soulever. Avec ses quarante-cinq kilos, ça n’est pas beaucoup plus facile que de pédaler.
Je me fixe la ville de Saynshand comme minimum pour aujourd’hui. Je l’atteindrai avec bien du mal ! Pourtant, je m’y croyais déjà quand je l’ai vue à l’horizon, du haut d’une colline de sable : j’ai pu viser tout droit, délaissant ma voie ferrée qui faisait de grands détours. Mais c’est dingue comme le désert et ses immensités peuvent tromper. J’avais beau avancer, j’avais l’impression de ne jamais me rapprocher de la ville. Il m’a fallu encore trois interminables heures pour y arriver. Ce qui me permet d’estimer qu’elle devait encore être à une vingtaine de kilomètres quand je l’ai crue à portée de main !

Je dois aussi parler ici des stations (le mot est anglais), ces petits groupes d’habitations qui rythment mon parcours le long du chemin de fer et qui me permettent de me réapprovisionner. Une fois, on a y ouvert l’unique magasin rien que pour moi. Mais à un autre endroit, j’ai eu du mal à faire comprendre qu’il me fallait absolument de l’eau pour pouvoir continuer. « Saynshand n’est qu’à trente-trois kilomètres d’ici, vous y trouverez plein de magasins là-bas !» m’expliquait la femme. Euh, elle est gentille la dame, mais elle ne voit pas que je suis à vélo et qu’il fait un gros cagnard ?… Bref, on met finalement une pompe en route et voilà l’eau qui jaillit d’un gros tuyau métallique. L’eau qui me sauve la vie. Ou en tout cas qui m’y conserve.
Je boirai tout de même quatre litres sur ces trente-trois kilomètres.

(…)

Mardi 23 mai 2006 : entre Urgun et Erdin (Mongolie) 100 km – 8 h 45
Encore une belle journée, riche en émotions et en rencontres. Après avoir bavardé avec Aaza, qui m’avait remis les clés de l’appartement hier et qui est repassé les récupérer ce matin, je prends la route pour le désert une fois de plus. Il me reste deux cent vingt bornes jusqu’à la frontière chinoise, avec deux villages sur mon chemin.
Sur les conseils de deux motocyclistes, je décide de suivre la ligne électrique, qui doit tirer tout droit entre chaque village ( le prochain est à soixante kilomètres), plutôt que la voie ferrée qui zigzague entre les dunes et les collines.
Aujourd’hui, il y a de la pente, et en ma faveur. De plus, le vent – que j’ai toujours dans le dos – est tellement fort qu’à un certain moment j’ai l’impression de glisser sur de la neige. Mon vélo file et je fais même une pointe à cinquante-trois kilomètres à l’heure, alors qu’hier ma vitesse maximale a été de vingt ! Et encore, quand j’y repense, je me demande bien où !
Les kilomètres passent sans que je vois une âme à l’horizon, ni le moindre véhicule. Le sable soulevé par le vent voile partiellement le ciel et donc le soleil, ma seule boussole. L’autre étant également restée avec mon coéquipier. Tout cela vient renforcer un sentiment d’incertitude et les doutes qui commencent à m’habiter. Est-ce que j’ai bien compris ce que les deux motards ont voulu me dire ? Il faut dire qu’au cours de notre brève discussion, aucun mot n’a été compris par nous trois à la fois, si ce n’est le nom de la ville frontière.
J’ai trouvé sur le bord de la piste de magnifique pierres violettes. Je me réjouis de les offrir à mon retour à Rachel et Arnaud, si j’arrive à les garder avec moi jusque là. Je ne sais pas de quel minéral il s’agit, mais elles sont de toute façon précieuses pour moi à l’idée de les rapporter à mon frère et à ma sœur. C’est comme une présence réconfortante dans ma solitude.

Enfin une voiture. Elle s’arrête, à une centaine de mètres devant moi. Un homme sort et lève le bras.
– Hi Michael !
C’est mon ingénieur du rail ! Celui qui a si gentiment mis son ordinateur à ma disposition hier. Il se rend dans une des deux villes situées avant la frontière. Que la vie est bien faite et merveilleuse. J’essaye de lui dire à quel point ça me fait plaisir de le trouver ici en ces moments de doutes. Cette fois, je note soigneusement le nom des deux villages, puisqu’ils ne figurent pas sur ma carte, ainsi que les kilomètres qui m’en séparent.

Après avoir fait quelques provisions dans le premier village, atteint au bout de cinq heures, je m’apprête à reprendre la route quand un homme m’interpelle pour un thé. J’ai mangé il y a à peine une heure mais l’hospitalité mongole ne se refuse pas. D’autant que je ne vais pas rester longtemps dans ce pays, alors autant profiter des occasions pour faire des expériences.
On m’offre le thé, du jus de fruits et de la saucisse.
Ces gens géniaux vivent avec leur fils atteint de trisomie. Ils m’expliquent que le jeune homme n’entend rien et qu’il ne parle pas. Il a l’air très content et il le montre, et je leur dis qu’en tout cas il sait sourire. Et je me dis que pour le reste, entouré comme il l’est, ce n’est peut-être pas si grave.

Le sable ne m’a pas fait de cadeaux aujourd’hui encore. Plus que jamais j’ai dû mettre pied à terre pour pousser. Ereintant. A un moment donné, je n’enclenchais même plus les pédales car je n’arrivais pas à décrocher assez vite quand le vélo plantait et c’était la gamelle !
C’était aussi tellement bon de marcher parfois, tellement facile, surtout quand le sol devenait à nouveau un peu plus dur. Et j’allais de toute façon presque aussi vite qu’en pédalant.
J’ai même essayé de dormir en roulant. J’y suis presque arrivé. Finalement je me suis secoué sinon ça allait encore être une gamelle.

Tout est plat, je voudrais me mettre un peu à l’abri du vent pour la nuit. Deux gros tuyaux passent sous les rails. Je m’engouffre dans l’un des deux. Il a un bon mètre quarante de hauteur. Il est parfaitement perpendiculaire au sens du vent et presque bouché à ses extrémités par deux énormes congères de sable, mais ça souffle quand même encore pas mal à l’intérieur. Je place mon volumineux vélo de manière à bloquer un peu le vent.
Mon premier train vient de passer. C’est rigolo, ça secoue un peu ; je serai certainement beaucoup moins content quand ça se produira au milieu de la nuit…
Quelques petits oiseaux viennent jeter un oeil depuis l’entrée du passage. J’ai dû leur piquer leur abri.

C’est l’heure du thon en boîte, pour changer de la saucisse !

T'as qu'à croire...

C’est plus un grain que j'avais !