Objectif Madagascar (vélo)


Je suis né il y a plus de 500 ans des mains d’un grand maître en porcelaine. D’autres mains expertes m’ont ensuite décoré de fines peintures représentant des scènes de la vie de l’empereur ainsi que des dragons. Soigneusement enveloppé dans le l’écorce de palmier, on m’a d’abord descendu en jonque jusqu’à Macao. Je fus ensuite embarqué sur un plus grand navire ou l‘on m’a calé avec mille précautions dans une caisse en bois remplie d’épices.
Durant l’escale suivante, à Malacca, un homme au regard noir coupant comme un cimeterre a insisté pour me voir. C’était, disait-on, un redoutable commerçant arabe. Il s’est mis à hurler comme un diable dans plusieurs langues et à menacer l’équipage. Tout en s’agitant, il laissait entrevoir à dessein la lame acérée de son kriss sous les plis de sa djellabah. Quand le capitaine a finalement cédé à sa demande et qu’on m’a extrait de mes multiples protections, il est d’abord resté stupéfait. Il a dit qu’il était prêt à offrir toute sa cargaison de perles pour me posséder. Il a prétendu ensuite être envoyé par le sultan d’Oman en personne pour me ramener dans son pays, peu importe le nombre de perles, de pièces d’or ou de vies que cela devrait couter. Comme le capitaine restait intransigeant, il a juré que ce chien d’infidèle serait puni au nom d’Allah. Je ne sais pas qui est ce personnage visiblement de grande influence, mais je crois avoir entendu parler déjà d’un puissant génie qui répondait à un nom un peu semblable et qui vivrait dans une lampe, dans cette région du monde. Peut-être les deux sont-il parentés ?
Le voyage a repris, car j’étais en fait destiné au gouverneur portugais de Ilha de Mocambique, sur la cote est de l’Afrique. Quand celui-ci m’a récupéré, le capitaine, un dénommé Vasco de Gama, a reçu en récompense plusieurs pièces d’or, et un intermédiaire plusieurs hommes noirs en haillons et en chaines.
J’ai trôné d’abord dans le salle de réunion du Palais du gouverneur, sur une magnifique table en bois rare et ivoire finement sculptés, ramenée également dans les cales du navire après une ultime escale à Goa. Mais le gouverneur m’a vite transféré dans l’intimité de sa chambre, prétextant qu’il craignait qu’un maladroit bouscule le meuble et me brise par mégarde. En fait, je crois qu’il avait peur que j’attire la convoitise de ses collaborateurs ou de ses visiteurs et, surtout, que d’autres yeux que les siens puissent m’admirer. Car dès lors, tous les soirs, après sa prière, qu’il effectuait toujours à proximité de moi, il m’adressait quelques paroles insensées et tendait vers moi une main craintive. Il avait les yeux de quelqu’un qui aurait été subjugué par une force invisible.
Quand il est mort et qu’il a été remplacé, on m’a rangé dans une pièce avec quelques tableaux et tentures, sous prétexte que je n’étais pas du gout du nouveau maitre des lieux qui, disait-il, méprisait tout ce qui n’avait pas une utilité concrète.
Quand, plusieurs siècles plus tard, les habitants de l’ile m’ont redécouvert alors qu’ils avaient pris possession du Palais et l’occupaient comme un vulgaire squatt, arrachant jusqu’aux précieux planchers pour s’en servir comme bois de cuisson, ils ont d’abord voulu m’utiliser, comme d’autres récipients, pour transporter de l’eau ou des aliments. Mais l’un d’entre eux est intervenu pour dire qu’avec mes étranges couleurs je pouvais peut-être rapporter de l’argent, peut-être même de quoi manger pour toute une semaine. Et ils m’ont à nouveau caché. Quelques années plus tard, quand ce qui restait du Palais est devenu un musée, on m’a à nouveau exhibé ; sur le bureau du gouverneur cette fois, ou je n’avais pourtant jamais trôné.
C’est alors qu’un visiteur étranger est entré au musée. Il s’est penché sur moi. Longtemps. Ses yeux m’ont d’abord fait peur ; même le premier gouverneur ne m’avait jamais regardé ainsi. Je me suis alors vu dans ses yeux : mes dragons dansant dans de belles volutes, mes empereurs aux fines moustaches conversant ou se divertissant dans des jardins délicieux. Puis ces volutes, comme des fumées d’opium, se sont misent à danser avec les dragons. Le regard du visiteur s’est brouillé, les volutes sont devenues brume, et de la brume sont surgies les montagnes vertes et abruptes de mon pays. Sont apparus ensuite d‘autres paysages « d’Orient », comme disait le gouverneur. Puis c’est le monde entier qui s’est mis à défiler dans ses yeux. Oui, ses iris étaient désormais deux planètes qui tournaient et révélaient, à chaque instant, chaque seconde, un monde nouveau, un paysage différent. Puis c’est le temps qui s’est mis à défiler, depuis la création du monde. Ensuite, je lui ai révélé les âmes, c’est à dire l’infinie palette de l’âme universelle. Et là, il s’est mis à pleurer. Parce que ses seuls yeux ne pouvaient contenir tout cela.
Alors, comme il y a rarement plus d’une personne à la fois dans ce musée du bout du monde et que les gardiens sont peu vigilants, il m’a tout simplement subtilisé.
Depuis, il roule sur son engin, qu’on appelle ici bicicleta. Il roule et il roule, jour et nuit. Je l’entends haleter. Il dit qu’il a peur ; qu’il ne faut plus jamais s’arrêter. Il dit aussi que je suis si beau que je ne dois jamais rester figé. Que ma place est dans tout l’univers, et que c’est là qu’il m’emmène.

N’ai pas U courage 2 m’arrêter.
Fais route vR nord du PI.
Con()damné à Ré ?
m

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